Marie Abigaëlle cherche le chemin de ses origines haïtiennes

Adoptée en Belgique, aujourd’hui installée aux Pays-Bas, Marie Abigaëlle Mayard n’a jamais visité Haïti depuis son adoption. Pourtant, ce pays qu’elle connaît surtout à travers les récits, les documents et les images continue d’occuper une place particulière dans sa vie. Ce dimanche 25 octobre 2026, à Rotterdam, nous l’avons rencontrée à l’initiative de Plan Kiskeya, dans le cadre de la mission européenne de Voie d’Espoir. Une rencontre marquée par les souvenirs, les interrogations et le désir de retrouver une famille dont elle a été séparée il y a plus de vingt ans.
Rotterdam, Pays-Bas, dimanche 25 octobre 2026. Il est 13 heures.
Le ciel est largement nuageux. Le thermomètre affiche environ 12 degrés Celsius. Un vent frais accompagne cet après-midi d’automne dans cette ville néerlandaise où nous avons rendez-vous avec une jeune femme dont l’histoire commence à plusieurs milliers de kilomètres d’ici, dans les Caraïbes.
Elle s’appelle Marie Abigaëlle Mayard. Lorsqu’elle arrive, son sourire attire immédiatement l’attention. Un sourire large, spontané et chaleureux qui donne à notre rencontre une simplicité presque familière.
Cheveux coiffés en dreadlocks, elle porte un haut brun foncé, un jean jaune pâle et une paire de baskets vertes et blanches. Avec elle, un cartable. À l’intérieur, des documents soigneusement conservés depuis son adoption : son acte de naissance, des pièces relatives à son adoption et un rapport retraçant son histoire sociale et familiale. Quelques feuilles qui racontent les premières années d’une vie. Des noms, des dates, des lieux et des circonstances qui constituent aujourd’hui les premiers repères de sa recherche. Mais derrière ces documents se trouve une histoire bien plus vaste : celle d’une jeune femme qui souhaite comprendre d’où elle vient.
Une enfance en Haïti, une vie construite en Europe

Marie Abigaëlle est née le 22 avril 2001 à Port-au-Prince, en Haïti. Selon son dossier d’adoption, elle a été confiée, alors qu’elle était encore très jeune, à la Fondation pour les Enfants d’Haïti. Son histoire sociale évoque les difficultés économiques auxquelles sa mère biologique était confrontée. D’après ce document, celle-ci avait décidé de confier sa fille à l’adoption dans l’espoir de lui garantir un avenir meilleur.
Une décision inscrite dans un contexte de grande précarité, comme le rapportent de nombreux dossiers d’adoption internationale de cette période. Mais derrière les explications administratives, il existe toujours des réalités humaines plus complexes, des circonstances qui méritent d’être comprises et des histoires qui ne peuvent être entièrement racontées par quelques lignes d’un rapport.
Adoptée par une famille belge, Marie Abigaëlle a grandi en Europe. Elle vit aujourd’hui aux Pays-Bas. Son grand frère a également été adopté et vit en Espagne. Deux parcours, deux pays, mais des racines communes en Haïti. Dans son entourage quotidien, Marie Abigaëlle côtoie relativement peu d’Haïtiens, à l’exception notamment de quelques cousins également adoptés à l’étranger. Cette distance géographique et culturelle n’a pourtant jamais fait disparaître son intérêt pour ses origines. Au contraire, avec les années, le désir de comprendre son histoire s’est imposé comme une nécessité personnelle.
Les documents que Marie Abigaëlle conserve précieusement permettent d’identifier plusieurs éléments importants de son histoire familiale. Selon le rapport social établi à l’époque de son adoption, son père biologique se nomme Maxo MAYARD, originaire de Port-au-Prince. Sa mère biologique, Antoinise PIERRE, est originaire de Belle-Anse, une commune située dans le département du Sud-Est d’Haïti. Le document précise également qu’Antoinise Pierre était l’aînée d’une famille de huit enfants.
À cette époque, certains de ses frères et sœurs vivaient à Port-au-Prince, tandis que d’autres résidaient à Belle-Anse auprès de leurs parents. Ces renseignements remontent à plus de vingt ans. Ils ne permettent donc pas de déterminer où vivent aujourd’hui les personnes concernées, mais ils constituent de précieuses pistes pour orienter les recherches.
Pour la jeune femme, ces noms et ces localités représentent bien davantage que des informations inscrites dans un dossier. Ils sont les premiers liens tangibles avec des personnes qu’elle souhaite connaître et avec une partie de son histoire restée jusqu’ici inaccessible.
Au fil de notre conversation, nous lui posons une question : Comment imagine-t-elle Haïti, ce pays où elle est née, mais qu’elle n’a jamais eu l’occasion de retourner visiter ?
Marie Abigaëlle ne cache pas qu’une grande partie des images qui lui parviennent d’Haïti sont difficiles. Sur Internet, elle voit surtout les nouvelles liées à la violence, à l’insécurité, à la pauvreté et aux crises que traverse le pays. Elle connaît les inquiétudes que peut susciter un voyage dans les circonstances actuelles. Mais sa réponse est sans hésitation : « Je veux toujours y aller. »
Cette phrase, prononcée avec simplicité, résume une aspiration profonde. Pour Marie Abigaëlle, Haïti ne se réduit pas aux images diffusées dans les médias ou sur les réseaux sociaux. C’est aussi le pays de sa naissance, celui de ses premiers instants, celui où vivent peut-être encore des personnes qui partagent son histoire. Elle souhaite le découvrir autrement.
Voir ses paysages. Rencontrer ses habitants. Comprendre sa culture. Et, surtout, se rapprocher de cette partie de son identité qu’elle n’a pas eu la possibilité de connaître en grandissant.
Notre échange ne se limite pas aux questions d’adoption. Marie Abigaëlle est curieuse de la vie quotidienne en Haïti. Elle nous interroge sur les habitudes, les traditions, la culture et la cuisine. Elle aime le riz, un aliment incontournable de la gastronomie haïtienne. Elle raconte également avoir déjà préparé de la soupe joumou, ce plat emblématique de notre histoire et de notre indépendance.
Puis elle nous confie, avec un sourire : « J’ai toujours des épices haïtiennes dans ma cuisine. » Ce détail peut sembler anodin. Il ne l’est pas. À des milliers de kilomètres d’Haïti, les origines se manifestent parfois à travers des gestes simples : une recette que l’on essaie, un plat que l’on découvre, une saveur que l’on apprend à reconnaître. Pour certaines personnes adoptées, ces expériences constituent une manière de se rapprocher d’un héritage culturel dont elles ont été éloignées très tôt. Marie Abigaëlle n’a pas grandi en Haïti. Mais elle cherche, à sa manière, à faire une place à Haïti dans sa vie.
Retrouver ses parents biologiques, comprendre son histoire
Au-delà du désir de visiter Haïti, Marie Abigaëlle exprime un souhait plus personnel : retrouver sa famille biologique. Elle veut comprendre son histoire, connaître davantage ses origines et, si les circonstances le permettent, établir un lien avec les personnes dont elle a été séparée.
Une telle démarche ne se résume pas à retrouver une adresse ou à identifier un nom. Elle implique des recherches, des vérifications, des échanges et parfois une préparation émotionnelle importante. Pour Marie Abigaëlle, les documents conservés depuis son enfance constituent aujourd’hui un point de départ. Mais les réponses qu’elle recherche se trouvent peut-être aussi dans les souvenirs de personnes vivant encore en Haïti.
À la fin de notre rencontre, une pensée demeure. Marie Abigaëlle n’a encore jamais posé les pieds en Haïti depuis son adoption. Pourtant, d’une certaine manière, son voyage vers ses origines a déjà commencé. Il a commencé avec les documents qu’elle conserve précieusement. Avec les questions qu’elle se pose. Avec les plats haïtiens qu’elle prépare dans sa cuisine. Avec cette volonté de découvrir un pays qu’elle connaît encore si peu. Et, désormais, avec cette rencontre à Rotterdam.
Pour Marie Abigaëlle, le chemin reste à explorer. Et à Voie d’Espoir, nous souhaitons pouvoir l’accompagner, à son rythme, dans cette démarche profondément personnelle. Car au-delà des frontières, des années et des distances, chacun devrait pouvoir accéder à son histoire. Et peut-être qu’un jour, quelque part entre Port-au-Prince et Belle-Anse, une information, un souvenir ou un témoignage permettra à Marie Abigaëlle de retrouver un nouveau fragment de la sienne.